Notes d’allocution pour le très honorable Paul Martin, C.P., député, La réforme du régime de pensions du Canada : 10 ans plus tard, leçons tirées et perspectives d’avenir
Toronto (Ontario)
Le très hon. Paul Martin (LaSalle—Émard, Lib.) : Vous n’êtes pas un auditoire ordinaire. Non seulement vous vous intéressez au Régime de pensions du Canada, mais vous le connaissez très bien. La dernière fois que j’ai pris la parole devant une salle remplie de gens comme aujourd’hui, c’était il y a environ dix ans. La grande différence, c’est que je n’ai pas besoin d’obtenir l’approbation des deux tiers d’entre vous, quoiqu’une majorité ferait bien mon affaire.
D’entrée de jeu, permettez-moi de féliciter Bill Robson et l’Institut C. D. Howe pour avoir organisé cette conférence. Un dixième anniversaire est le moment idéal pour regarder à la fois derrière nous et devant nous. C’est particulièrement vrai aujourd’hui, parce que nous avons appris des choses que nous ignorions tout à fait il y a dix ans. Les mesures que nous avons prises en 1997 ont porté fruit. Nous avons proposé une solution aux problèmes financiers du RPC; nous espérions que cela fonctionnerait, mais nous n’en étions pas absolument certains. Le jour où Susan Peterson s’est présentée à mon bureau avec le premier rapport actuariel post réforme, je me sentais comme un producteur de Broadway qui attend les premières critiques un soir de première.
Comme vous le savez tous, la critique a été élogieuse. Les nombreux rapports actuariels produits depuis – le dernier remonte à quelques semaines – ont tous abondé dans le même sens. Le RPC est financièrement viable et ce, pour longtemps. Nous avons même obtenu de meilleurs résultats que ceux escomptés à l’époque. Nous avons construit un modèle global pour la mise en place d’un régime de pensions national intégral et stable pour les générations à venir.
Cela m’amène au premier point dont j’aimerais vous entretenir dans le cadre de cette rétrospective. Qui est ce « nous » qui a accompli tout cela? La réponse est … beaucoup gens.
Premièrement, les ministres provinciaux et territoriaux des Finances ont tous mis l’épaule à la roue. Ce n’était pas une période facile pour les relations fédérales provinciales. Ce n’est jamais facile, mais à l’époque, cela faisait déjà une vingtaine d’années que le fédéral et les provinces campaient sur leurs positions différentes et les réductions des transferts effectuées dans la foulée du budget de 1995 n’ont rien réglé. Les provinces auraient facilement pu faire la grève – certains gouvernements y ont certainement songé – mais leurs ministres des Finances en ont décidé autrement. Ils ont compris qu’il nous était impossible de reporter la réforme du RPC et ont décidé de faire face à la musique.
Je n’ai malheureusement pas le temps de vous parler de la contribution de chacun des ministres à la table. Je me limiterai à trois d’entre eux qui sont représentatifs de leurs collègues.
L’Ontario avait l’impression de porter un fardeau injuste dans la structure du régime national d’assurance emploi et exigeait une réduction des primes afin de compenser la hausse des contributions au RPC. Ernie Eves aurait pu mettre la hache dans la réforme parce que l’Ontario détenait un droit de véto, mais lorsque le moment est arrivé de conclure l’entente, il l’a obtenu de Queen’s Park.
Janice MacKinnon était liée par les opinions de son parti sur une vaste gamme de questions sociales et, à vrai dire, la Saskatchewan n’a pas approuvé l’entente finale. Elle a néanmoins joué un rôle constructif en faveur d’un changement positif durant toutes les négociations et j’ai toujours eu l’impression que si nous avions eu besoin du vote de sa province en dernier ressort, Janice l’aurait obtenu.
Et l’Alberta. Je dirais simplement que dans toutes les négociations fédérales provinciales auxquelles j’ai participé, il y a toujours un ou deux dirigeants provinciaux qui se démarquent et, tout en défendant avec acharnement le point de vue de leur province, ils défendent également l’intérêt national. L’Alberta a profité de la présence de Jim Dinning à la table, et le Canada aussi.
Je veux maintenant dire un mot à propos de David Walker, qui était à l’époque mon secrétaire parlementaire. Il avait une des tâches les plus difficiles qui soit et il s’en est tiré avec brio – celle de diriger les consultations publiques dans 18 villes du Canada et de les garder sur les rails.
Il va sans dire que les fonctionnaires qui ont travaillé dans ce dossier, tant au niveau fédéral que provincial, méritent une large part du crédit. Au moment opportun, ils ont lancé des idées et proposé des options, avec la ferme détermination de réussir. Au gouvernement fédéral, je dois signaler David Dodge, l’un des grands fonctionnaires du Canada. Je pense aussi à Munir Sheikh et Bob Hamilton qui ont piloté une bonne partie de l’analyse sur laquelle était fondée notre position. Mais surtout, je dois remercier Susan Peterson et son équipe. Ces personnes incarnaient la fonction publique à son meilleur et on peut dire la même chose de leurs homologues qui formaient les équipes provinciales.
Un dernier mot au sujet des ministres des Finances et de leurs fonctionnaires. Ce sont eux qui tiennent en bride les autres ministères qui veulent dépenser leur argent dans des projets qui ne sont pas rentables. Ils doivent dire « non » plus souvent que « oui », ce qui crée des liens de camaraderie uniques entre eux. Lorsque j’ai assisté aux réunions des ministres des Finances du G7, ils ne cessaient de dire : « Nous sept, nous sommes les seules personnes saines au monde ».
Remarquez qu’après les négociations sur le RPC, j’aurais ajouté à cette liste les ministres provinciaux et territoriaux.
Cela étant dit, permettez moi maintenant de rappeler le contexte des réformes du RPC. Au moment de notre accession au pouvoir en novembre 1993, le Canada avait deux graves problèmes financiers sur les bras. Il s’agissait de deux problèmes similaires, mais examinés sous deux angles très différents. Le premier était lié aux déficits et à la dette. Il a été réglé en deux budgets – celui de 1995 qui s’est attaqué au problème et celui de 1996 qui a confirmé que le nouveau gouvernement tiendrait le coup. Par la suite, ce n’était plus qu’une question de temps avant que le cercle vicieux ne devienne vertueux.
Le deuxième problème était la dette non provisionnée insoutenable du RPC – qui, en fait, dépassait la dette nationale. La grande différence entre les deux problèmes n’était pas leur ampleur, mais le fait que le déficit fiscal ne cessait d’alimenter les manchettes, tandis qu’on ne mentionnait pratiquement jamais le problème du RPC. De plus, les marchés financiers n’exerçaient aucune pression, même après la publication du rapport de 1995 de l’actuaire en chef.
Cela m’a toujours étonné!
En fait, les seules personnes qui ne cessaient de parler de la dette insoutenable du RPC étaient les actuaires. J’ai longtemps interprété cela par le fait que tout le monde se prend pour un économiste, mais personne ne comprend vraiment le travail des actuaires.
L’absence de pression politique est un facteur important, parce que cela voulait dire que les gouvernements canadiens avaient décidé de remettre le RPC en état, non pas en fonction du cycle électoral, mais plutôt en fonction du cycle générationnel. Nous avions déjà légué à nos enfants et à nos petits enfants une lourde dette fiscale. Et maintenant ils risquaient de subir une hausse de 14 p. 100 des taux de cotisation pour obtenir une rente de retraite équivalente à environ 6 p. 100, assortie d’une quelconque assurance invalidité ou assurance décès. Cela était inacceptable.
Nous avions deux autres raisons d’agir. La première était la perte de confiance de plus en plus forte dans le RPC. De nombreux Canadiens, surtout ceux dans la vingtaine et la trentaine, ne s’attendaient à recevoir aucune prestation au moment de leur retraite. Pour eux, le RPC était fichu une fois pour toute. C’est peut être ce qui explique l’absence de pression politique. Étant donné que personne ne semblait penser que nous, les politiciens, étions capables de nous mobiliser pour réformer le RPC, personne ne nous a vraiment poussés à faire des changements. Ce manque de confiance a profondément blessé le gouvernement et nous ne pouvions laisser les choses ainsi.
La dernière raison est celle qui m’a le plus touché en tant que ministre fédéral des Finances et qui a coïncidé avec la décision de jouer le tout pour le tout pour lutter contre le déficit.
Les baby boomers canadiens allaient commencer à prendre leur retraite en 2011, ce qui n’était pas très loin. Le gouvernement fédéral assumait seul l’entière responsabilité de la SV (Sécurité de la vieillesse) et du SRG (Supplément de revenu garanti). Si jamais un grand nombre de Canadiens se retrouvaient, en 2011, aux prises avec des problèmes financiers parce que le RPC les avait laissés tomber, je savais que le gouvernement fédéral serait obligé de fournir un soutien financier proportionnel. Cela voulait dire que nous devions présenter le bilan le plus rigoureux possible, mais aussi faire notre possible pour empêcher cette catastrophe à long terme.
Bref, les gouvernements avaient de bonnes raisons de réformer le RPC. Mais il existait une raison encore plus importante d’agir – les ministres et leurs représentants avaient la conviction profonde que c’était la bonne chose à faire. Ce fut notre réaction face au cynisme qui régnait au sujet des politiciens et des fonctionnaires. Nous pouvions agir en l’absence de pression politique et nous pouvions agir dans l’intérêt des Canadiens.
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Et maintenant – quels étaient les problèmes? Il y en avait beaucoup, mais deux étaient prédominants. Le premier – hausse des taux et réductions des prestations dans le but de combler le manque de fonds – et le deuxième – la nécessité d’assurer une meilleure capitalisation.
De loin, c’est le premier qui suscitait le plus de débats. En ce qui concerne les partis politiques et leur gouvernement respectif, aucune surprise : les Conservateurs ont privilégié des augmentations minimales des taux et le NPD, des réductions minimales des prestations.
À part nous, il y avait évidemment deux autres partis politiques. Ils n’étaient pas présents à la table des négociations, mais ils l’étaient au Parlement.
Le Parti réformiste de l’époque était isolé dans son coin. Il essayait de rallier un soutien pour ce qu’il appelait un super REER. Cette proposition a fait long feu puisqu’elle n’aurait pas réglé le problème du déficit non provisionné insoutenable du RPC qui, il va sans dire, était au cœur du problème que nous nous efforcions de régler.
La position du Bloc reflétait celle du gouvernement péquiste du Québec, qui de toute façon était semblable à la nôtre parce que le PQ était aux prises avec les problèmes du Régime des rentes ou du Régime de pensions du Québec.
Dans le débat sur le taux de cotisation et les prestations, le gouvernement fédéral voulait maintenir la hausse du taux à 9,9 p. 100 et réduire les prestations au fur et à mesure que cela devenait nécessaire pour soutenir ce taux.
La principale objection à la hausse du taux était que cette mesure nuirait à la création d’emplois au moment où le taux de chômage était déjà inacceptable au Canada. La bataille au sujet des prestations était que les personnes qui avaient déjà cotisé au régime et qui comptaient sur une pension ne devaient pas être tenues de payer pour la négligence des gouvernements canadiens. Nous savons aujourd’hui que le compromis auquel nous sommes arrivés à la fin était raisonnable.
Il existe cependant un autre domaine où nous aurions dû faire davantage de progrès. Cela n’avait rien à voir avec la réforme du RPC, il s’agissait d’un aspect important d’une autre politique sociale. Le coût des prestations d’invalidité avait grimpé en flèche à la fin des années 1980 et au début des années 1990, mais nous avions toutefois commencé à les ramener sous contrôle avant les négociations sur la réforme du RPC. Certains étaient d’avis que le retrait complet des prestations d’invalidité du RPC était un moyen de réduire le coût du régime de pensions.
De mon côté, je soutenais que nous n’abordions pas le problème sous le bon angle. Il était inadmissible qu’un pays aussi riche que le Canada ne se dote pas d’un régime global de soutien des personnes handicapées. Nous avions besoin à cette époque – et encore aujourd’hui – d’un programme fédéral provincial conjoint capable de garantir l’égalité des chances aux handicapés de tout le pays, en offrant des prestations bonifiées et des services améliorés à tous ceux qui en avaient besoin.
Ce n’était qu’à cette condition que j’aurais pu être en faveur du réexamen du lien entre les prestations d’invalidité et le RPC. Comme d’autres, je croyais qu’il fallait d’abord mettre en place le programme national de prestations d’invalidité. Malheureusement, nous avons manqué de temps pour le faire et l’un des grands regrets de ma vie est que les deux paliers de gouvernement n’ait pas réussi à faire plus de progrès pour mettre en place un programme de prestations d’invalidité véritablement national. Il est temps de relancer cette idée et de terminer le travail.
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Dans les années 1990, le deuxième grand défi consistait à assurer une meilleure capitalisation. Plus précisément, le principal débat ne portait pas sur de la nécessité d’assurer une meilleure capitalisation en soi, mais sur la manière de gérer le fonds d’investissement qui serait créé. La hausse du taux de cotisation allait générer des surplus initiaux temporaires et nous devions trouver un moyen d’administrer cet argent efficacement. Tout le monde s’entendait pour dire que cela devait se faire à l’extérieur du gouvernement – d’une manière tout à fait indépendante – parce que ces surplus appartiendraient non pas à la génération actuelle ni à ses gouvernements, mais bien aux générations futures qui en dépendraient pour leurs pensions de retraite.
Il est important de comprendre ceci. Le gros fonds du RPC ne génère pas de véritables surplus. Chaque sous est déjà affecté aux prestations de retraite et à d’autres prestations qui seront versées aux Canadiens durant les 75 prochaines années.
Je m’attendais à ce que quelques ministres s’opposent à l’idée d’investir un fonds sur les marchés financiers plutôt que de le prêter aux provinces, mais rares sont ceux qui s’y sont opposés. La principale crainte était qu’un gouvernement fédéral ultérieur ne soit tenté de puiser dans le fonds pour utiliser l’argent à ses propres fins.
En réponse, je me rappelle avoir dit à mes homologues des provinces qu’Ottawa ne serait pas capable de faire cela parce qu’il aurait besoin du soutien des deux tiers des provinces comptant les deux tiers de la population. Et si cela se produisait quand même – si les provinces manigançaient avec le fédéral pour utiliser l’argent – cela provoquerait une fureur politique de l’ampleur d’un tsunami.
Par ailleurs, nous avons mis en place le plus d’obstacles possible pour rendre cette éventualité encore plus difficile – le plus important consistait à supprimer la tentation en mettant le capital à l’abri de la griffe du gouvernement pour le confier à un conseil d’administration (l’Office d’investissement du Régime de pensions du Canada) dont les administrateurs étaient nommés par le biais d’un processus complexe propre à assurer leur indépendance. Nous avons alors confié à l’Office un mandat clair et sans équivoque – celui d’assurer un rendement maximal tout en évitant les risques de perte indus. Il ne devait y avoir aucun autre but ni objectif connexe. Le mandat aurait pu être formulé en termes plus simples – faire le mieux possible dans l’intérêt des cotisants et des bénéficiaires du RPC.
Pour que l’Office puisse se concentrer sur ce seul objectif et aucun autre, il devait être à l’abri de la pression politique, sinon il se serait éventuellement lancé dans toutes les directions en fonction des nombreuses pressions politiques. Cela voulait donc dire que les Canadiens de la prochaine génération auraient encore été obligés de puiser dans leur portefeuille pour répondre aux besoins de leurs parents.
En bref, en confiant ce mandat à l’Office, nous avons reconnu le lien étroit existant entre l’intégrité du fonds en soi et l’indépendance de l’Office. C’était la meilleure manière de s’assurer que les gouvernements ne répèteraient pas les erreurs du passé et qu’ils ne favorisent l’inégalité intergénérationnelle.
Bref, nous savions que l’indépendance de l’Office était une condition essentielle et nous devions nous en assurer. Je pense que nous avons réussi!
J’aimerais prendre un moment pour féliciter les membres de l’Office, sa présidente Gail Cook-Bennett et l’équipe de direction sous ses deux présidents et chefs de la direction successifs – John MacNaughton et David Denison.
Grâce à mon expérience professionnelle antérieure et à ma carrière politique qui a suivi, le milieu financier ne m’est pas étranger et je suis impressionné par la manière dont ces personnes ont réussi à faire de la transparence et la bonne conduite leur marque de commerce. C’est tellement facile pour les gros joueurs de devenir arrogants, mais ils ont su se garder de cette attitude dans leur fonction.
Construire à partir de zéro comme ils l’ont fait aurait pu être une tâche ingrate et piloter la transition d’investisseur passif à investisseur actif comporte également son lot de difficultés. Ils se sont acquittés de leur responsabilité à l’égard de leurs concitoyens canadiens, dont la plupart ne sont pas encore nés, avec une grande compétence et ils ont été à la hauteur des espoirs que nous avions placés en eux. Bref, ils ont créé notre marque de commerce et le Canada est considéré dans le monde entier comme un joueur de premier plan.
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Voilà, je crois avoir fait le tour du sujet. La question qu’il faut maintenant se poser est la suivante : où allons nous maintenant? Avec votre permission, j’aimerais soulever deux points.
Premièrement, il y a une dizaine d’années, devant l’influence potentiellement disproportionnée du fonds sur les marchés financiers, nous nous sommes demandés s’il y avait lieu ou non d’en restreindre l’ampleur. Nous étions sur le point de lâcher un éléphant sur les marchés financiers et certains croyaient qu’il faudrait peut être songer à scinder le fonds en deux. En fin de compte, nous avons décidé de laisser cette décision à nos successeurs, lesquels seraient probablement en mesure de s’appuyer sur des faits plus probants.
Ce fut une excellente décision. Il y a 10 ans, la règle sur les biens étrangers a limité à 20 p. 100 les avoirs étrangers d’un fonds de pensions. Par la suite, nous avons haussé le pourcentage autorisé par la RPE et, en 2004, Ralph Goodale a complètement supprimé cette règle, de sorte qu’aujourd’hui, tous les fonds de pensions du Canada sont libres d’investir sur les marchés mondiaux. Avec un actif de 121 milliards de dollars, le RPC est peut être un éléphant sur les marchés financiers canadiens, mais c’est une bête beaucoup moins imposante sur l’échiquier mondial, et c’est à cette échelle qu’il doit maintenant être évalué.
Par exemple, la Chine a récemment créé un fonds de 200 milliards de dollars d’un simple claquement de doigts. Abu Dhabi possède un fonds de 875 milliards de dollars, Singapour de 438 milliards, la Norvège de 367 milliards et le Koweït, de 213 milliards de dollars. Et les États-Unis détiennent plusieurs fonds de pensions – le CALPERS, par exemple – largement supérieurs au RPC.
L’ampleur du fonds permet de réaliser des économies d’échelle qui sont extrêmement précieuses dans le milieu de l’investissement international. Non seulement les possibilités sont elles énormes, mais les fonds de pensions et d’autres fonds en commun ont de plus en plus tendance à former des partenariats pour faire certains investissements, étant donné qu’aucun fonds de pension ne veut se lancer seul dans une entreprise à risque. Pour parler concrètement, si vous n’êtes pas un acteur de premier plan selon les normes internationales, vous ne pourrez jamais saisir les occasions qui vous sont offertes.
En deuxième lieu, j’aimerais qu’on se demande si les raisons justifiant le mandat et la structure de gouvernance de l’Office ont passé l’épreuve du temps. À mon avis, la réponse est oui! En fait, ces raisons se sont renforcées.
J’ai longtemps préconisé l’établissement d’un fonds distinct du RPC détenant de véritables actifs sur les marchés. Il y avait longtemps que le fonds du gouvernement de Singapour et la Caisse de dépôt du Québec suscitaient mon enthousiasme. J’étais toutefois conscient que les préoccupations au sujet de l’interférence politique potentielle étaient tout à fait justifiées. C’est pourquoi nous avons exigé non seulement le taux de rendement le plus élevé, mais aussi un solide modèle de gouvernance et un engagement ferme à l’égard de la transparence et de la reddition de compte.
Au cours des années passées, ce point de vue n’a fait que se raffermir. Pourquoi? Pour deux raisons.
La première, c’est que les Canadiens ont davantage confiance aujourd’hui qu’il y a dix ans que le RPC sera à leur disposition lorsqu’ils prendront leur retraite, mais cette confiance ne justifie pas à elle seule les mesures que nous avons prises. Au début, je croyais que c’était simplement une attitude héritée du passé – les vieux mythes ont la vie dure – mais il semble que ce ne soit pas seulement ça. En effet, lorsque les Canadiens entendent parler de toutes les mesures prises par l’Office pour empêcher les gouvernements de puiser dans les actifs du RPC, la confiance dans le RPC grimpe en flèche. Je crois qu’il est important d’accroître le niveau de confiance.
La deuxième raison reflète une situation qui n’était pas problématique il y a dix ans, mais qui l’est maintenant devenue. Je veux évidemment parler de la question des fonds d’investissement souverains. Les termes ont beaucoup évolué depuis 10 ans. Comme je l’ai dit plus tôt, il existe maintenant beaucoup plus de fonds qui sont la propriété ou sous le contrôle d’États à la recherche de possibilités d’investissement n’importe où dans le monde. Ces entités soulèvent déjà de fortes réactions et on commence à parler d’adopter des lois pour contrôler leurs activités.
Je crois que, lorsqu’ils décideront d’agir, les gouvernements du monde entier devraient établir une distinction très nette entre les fonds qui sont principalement des agents de la politique gouvernementale et ceux qui visent exclusivement à générer un rendement. J’espère que les gouvernements commenceront à imposer des restrictions aux fonds de la première catégorie, tout en exemptant largement ceux du deuxième groupe. À cette fin, il sera donc essentiel que le Régime de pensions du Canada soit reconnu comme étant indépendant du gouvernement. Et la meilleure façon d’y arriver, c’est qu’il soit vraiment indépendant.
Il y a une autre facette à cette question. L’Office d’investissement du RPC a commencé son existence en tant qu’investisseur passif, ce qui veut dire que ses investissements étaient liés aux indices des marchés. Les gouvernements ultérieurs ont assoupli les exigences pour lui permettre de devenir un investisseur actif. Ce fut une bonne décision. Cela signifie toutefois que l’Office doit faire preuve de vigilance lorsque certaines mesures risquent d’engendrer des problèmes plus vastes susceptibles de menacer son indépendance.
Ainsi, si le RPC détient une part du capital actions d’une entreprise privée assez importante pour lui permettre d’influencer les décisions de l’entreprise, il risque alors de devenir une cible pour les personnes qui s’opposent à ces décisions. Par exemple, l’Office pourrait être partie à une offre publique d’achat qui risque de dresser une région du Canada contre une autre, si jamais la transaction entraînait la suppression d’emplois ou le déménagement d’un siège social.
Un autre exemple : le Régime de pensions du Canada pourrait être partenaire dans une offre publique d’achat susceptible de mettre en péril une entreprise appartenant à des intérêts canadiens – une transaction qui, en soi, nécessiterait un examen plus approfondi. Comme l’indépendance des investisseurs de l’Office ne doit pas être compromise, il revient donc aux administrateurs de toujours se rappeler qu’ils font l’objet d’une surveillance plus étroite et d’une pression plus forte.
En bref, les membres actuels et futurs de l’Office doivent se rappeler qu’ils sont les meilleurs garants de leur propre indépendance. S’ils réussissent à conserver la confiance des Canadiens dans leurs activités, ils éviteront les pièges potentiels, comme ce fut le cas lorsqu’ils se sont abstenus d’accepter la récente offre du gouvernement fédéral de transférer une partie de son surplus dans le fonds.
Sur ces mots, je vais maintenant conclure mon exposé.
Le Canada est aujourd’hui en bien meilleure forme qu’il y a dix ans. Il est difficile de croire que nous avons accompli autant de progrès en si peu de temps. Au milieu des années 1990, nous étions obsédés par les déficits et la dette qui grevaient nos comptes fiscaux, notre compte courant et nos comptes de pensions de retraite. Aujourd’hui, nous sommes le seul pays du G7 à afficher des surplus fiscaux et l’un des deux pays à avoir un régime national de pensions financièrement sûr.
Mais il y a encore du pain sur la planche et il y en aura toujours. La Chine et l’Inde sont devenus des acteurs économiques d’envergure, aux côtés des États Unis, de l’Europe et du Japon. Le Canada, avec ses quelques 33 millions d’habitants, devra se démarquer rapidement s’il veut se tailler une place sur le nouvel échiquier mondial. Pour cela, nous devons redéfinir le concept de « nation entrepreneuriale » et trouver une définition basée sur la confiance que nous sommes capables de nous mesurer à des joueurs beaucoup plus gros et de gagner une confiance inspirée par des finances nationales saines et des systèmes efficaces d’éducation et de santé; le genre de confiance qui vient lorsque les Canadiens savent que l’argent de leur retraite est bien géré et qu’ils pourront en disposer le moment venu; le genre de confiance que nous ressentons lorsque les Canadiens savent que leurs gouvernements – tant fédéral que provinciaux – peuvent régler des problèmes majeurs dans leurs intérêts.
Nous pouvons être fiers des grandes choses que nous avons accomplies depuis le milieu des années 1990. Nous avons créé un régime de pension et un fonds d’investissement qui suscitent l’envie du reste du monde. Il faut que ça dure.
Je vous remercie.
